lundi 28 février 2011

Les yeux mollets

Quand ils ont annoncé le plan de licenciement soit-disant économique, je me marrais bien derrière mon poste indispensable. "On aura toujours besoin de gars comme vous Monsieur Retain" qu'ils m'avaient dit ces cons. Je me sentais tellement invincible face à la bande de ceux qu'allaient jarter fissa que je n'ai pas douté une seconde qu'on me garderait jusqu'au redressement des finances de l'entreprise. 

Alors quand ils m'ont annoncé qu'ils appréciaient bien le boulot que je leur avais rendu, toujours nickel et dans les temps, mais qu'ils devaient malheureusement et à regrets se séparer de mon joli cul de fondeur ; je vous assure que je me le suis pris en plein dans la gueule. Et en aller-retour qui plus est ; parce que cette grognasse manucurée de la comptabilité est aussi venue m'annoncer que le budget ne permettait même pas de me payer ma prime et qu'elle était désolée qu'ils m'aient viré. Cette ventouse à patrons est à peine capable de se saisir d'un stylo tellement que ses ongles sont longs comme ceux des pieds de mon père après qu'il était rentré de son service militaire, mais ils la gardent quand même parce qu'elle a l'intelligence du bonnet D. J'ai bien cru que j'allais lui saccader la face à coups de calculettes et que j'en remplacerais les touches par ses dents... Mais je me suis retenu parce que je suis un gentleman moi. Oui Monsieur.
En revanche à ces fumiers de la mort, cette flopée d'entubeurs de moelle, je leur ai promis que je reviendrais leur faire la peau à tous ces mous du glands. "ENCULEURS DE MOUCHES" que je leur ai crié quand ils m'ont refermé la grille sur le pif, "JUSQU'AU BOUT VOUS VOUS SEREZ FAITS SUCER!! Jusqu'au bout..."
Puis finalement je me suis barré de là. Je n'avais plus rien à y serrer de toutes façons, et la mauvaise nouvelle annonçait aussi la grande sécheresse dans ma gorge. Là-dedans ça voulait ressembler au désert de Gobi, et je devais urgemment pénétré dans le premier bar qui venait pour remédier à cette déshydratation émotionnelle avant qu'elle ne surgisse réellement.
Le patron du bar, il devait en avoir vu plus d'un dans mon cas ces dernières semaines. Parce qu'à peine il a vu ma gueule sur le pas de la porte qu'il faisait glissé un double whisky sec sur le bois vernis. J'attrapai le verre, je me l'enfilai d'une traite et je le lui renvoyai pour qu'il enchaîne. Ce gars là il se lançait le torchon sur l'épaule plus vite que Lucky Luke ne tirait son ombre. Puis il vous renvoyait la même commande, toujours en la faisant glisser le long de son bar, avec un hochement de tête complice envers votre malheur.
Après m'être enfilé ce second double whisky sec, je me suis quand même souvenu que je n'étais pas seul avec le barman là au milieu. Et j'ai décidé de jeter un coup d'œil autour de moi pour voir quel public déplorable m'entourait. Je ne suis pas bien finaud comme type, mais fallait être aveugle et sourd pour  ne pas reconnaître que ces gens étaient tout droit sorti de la misère du monde. Les gueules étaient enfarinées, livides comme le teint de Toutânkhamon et on ne leur voyait que deux gros cernes aussi noirs que la raie de leur cul à la place des yeux.
Puis juste avant que je ne termine mon petit tour de salle, je l'ai aperçue. Quand je l'ai vue, j'ai immédiatement oublié que je voulais faire la peau à mes bourreaux. Ça c'était de l'histoire ancienne. A sa vue, j'étais devenu un homme nouveau. Et je ne sais pas trop ce qu'il m'a pris, mais je suis allé la voir. Je suis allé m'asseoir à sa table alors qu'elle était seule à fumer des cigarettes ultra-fines et pis je lui ai fait un compliment. Un compliment qu'est sorti de ma bouche sans même que je m'en rende compte. "M'dame, vous avez de beaux yeux vous savez. J'ai jamais vu des yeux comme les vôtres. Vous avez des yeux mollets. Des yeux qui coulent. Ils ont l'air mous à l'intérieur. C'est les plus beaux jaunes d'œufs que j'ai jamais vu." 
"Merci" qu'elle m'a répondu en recrachant de sa fumée de clope. "Vous, vous savez regarder les femmes. Y'a bien longtemps qu'on ne m'a pas parlée comme ça".
Aussitôt, j'ai eu envie de me transformer en mouillette pour me tremper dans le blanc de son regard. Sa voix était irritante, tout à fait désagréable et l'odeur de son haleine un mélange de tabac froid et d'anis. Elle puait et il aurait fallu qu'elle ne parle pas. Mais j'aimais sa vision de flanc. J'aimais qu'elle soit si molle. J'aimais qu'elle dégouline du regard. J'aimais ses yeux mollets. 
Je venais de tomber amoureux et plus aucun travail au monde n'avait d'importance. Je ne crèverais plus jamais de faim, j'allais bouffer de l'œil mollet tout le reste de ma vie.

(Avec la participation de Michel Beignet)